Le dernier baroud d'honneur.
Je n’ai jamais aimé changer de film sans une motivation profonde. Il m’arrive bien de faire parfois quelques expériences avec de nouveaux films, mais lorsqu’une émulsion me convient, je l’adopte définitivement. C’est ainsi que je suis resté fidèle à l’Ilford Delta 100 depuis sa sortie, il y a de ça une trentaine d’années. Tant qu’elle se vendra encore, je la prendrai ! Je la connais par cœur et sais exactement comment la gérer, la garantie d’un rendu toujours maîtrisé.
Il en a été de même pour l’Ektachrome Elite 50, mon film inversible fétiche pendant toute la durée de sa commercialisation. Je l’ai employé à toutes les sauces : en macro, où il a fait merveille, mais aussi en photo générale, y compris en photo nocturne ! Hélas, au début des années 2000, cette référence a brusquement disparu, me laissant orphelin.
Il m’a été très difficile de retrouver un équivalent. En fait, il n’en existait pas. J’ai essayé un temps la Fuji Velvia, qui est un film superbe, dont j’adore le piqué et la saturation, mais trop contrasté à mon goût, et sa structure en léger relief me créait des soucis au scan. Et puis j’ai essayé l’Ektachrome E100 VS, la version saturée-chaude de la référence phare de Kodak. Un grain pas aussi fin que l’Elite 50 (dommage, mais logique), mais un beau rendu très typé. Pas neutre donc, mais après un temps d’adaptation (et de renoncement au passé), j’ai fini par l’adorer.
J’ai été très heureux avec ce film, que j’ai utilisé en standard le plus longtemps possible, comprenez jusqu’à ce que Kodak me refasse le coup de la disparition ! Avant la fin définitive, je m’étais constitué un petit stock en 135 et 120 (juste quelques films), histoire de repousser un peu l’inéluctable… Vu que pour le coup, il n’y avait plus rien pour le remplacer. Ce qui a sonné chez moi le glas de la photo en inversible, ne faisant plus couramment que du négatif (couleur ou NB).
J’ai ainsi pu gagner quelques années supplémentaires, piochant avec parcimonie dans la réserve bien préservée au fond du congélo.
Hélas, tout a une fin, et il a bien fallu me rendre à l’évidence : il ne me restait plus qu’un ultime rouleau d’E100 VS !
Qu’allais-je faire de cette précieuse relique ? Une énième séance de shoot comme d’habitude ?
C’est alors que je décidai d’employer ce film autrement. Je ne l’avais jamais essayé en développement croisé E6/C41. C’était la dernière occasion de tenter l’aventure.
Pour revivre les sensations perdues, l'OM-4 sera de la partie.
Pour bien faire, j’ai ressorti de la naphtaline mon vaillant Olympus OM-4 des temps glorieux. Il n’avait pas servi depuis au moins trois ans, et la fois précédente avait dû remonter à une dizaine d’années en arrière… Mais de temps en temps, je le vérifiais, en déclenchant un ou deux coup (sans pile, avec la seule vitesse mécanique disponible, le 1/60e). Je savais bien qu’il ne me laisserait pas tomber.
Et de fait, j’ai été heureux de constater qu’une fois un jeu de piles placé dans la bête, celle-ci s’est rélévée entièrement opérationnelle. Pas le moindre souci.
Cet OM-4 est tout de même une sacrée machine. Le vaisseau amiral d’Olympus de la belle époque (bien révolue), au même niveau que son successeur l’OM-4Ti qui fait fantasmer tous les Olympussiens, alors que c’est le même, en-dehors de la coque en titane, de la synchro-flash FP, et aussi d’une électronique plus fiable (on va en reparler).
J’adore toutes ses fonctions d’exposition : mesure pondérée globale, basculable en spot rien qu’en appuyant sur le bouton ad-hoc. L’appareil indique la nouvelle expo par un petit losange sur l’index des vitesses dans le viseur (affichage à cristaux liquides bien lisible et très bien conçu), et dès que la photo est prise, il repasse en pondérée, à moins qu’on ait décidé de mémoriser l’expo, par simple basculement d’un mini levier autour du déclencheur. Impossible de faire plus ergonomique et efficace. On peut même prendre plusieurs mesures spots, et l’appareil calcule la moyenne.
Il y a aussi un système pour exposer comme il faut une scène blanche (ex : la neige) ou noire (ex : un tissu noir) : on vise du blanc, on appuie sur la touche Highlight, et le boîtier compense en surexposant de 2,5 diaphs pour obtenir un beau blanc pas cramé. Il y a le même dispositif inversé pour les noirs (avec la touche Shadows). Bon, je ne m’en suis à vrai dire presque jamais servi (le spot suffit déjà), mais ce raffinement en dit long sur la puissance de l’OM-4 en terme d’exposition. En bref, si l’expo est ratée, ce sera entièrement de votre faute.
J’apprécie également tout particulièrement sa compacité, ses dépolis interchangeables, son onctuosité de fonctionnement, le bruit de son obturateur (très chouette, il faut l’entendre pour comprendre).
Lorsque je l’ai remplacé par un Nikon F90X bien plus performant sur le papier, j’ai maudit l’ergonomie déplorable et la prise en main merdiques du nouveau venu. De surcroît énorme et lourd, l’OM-4 apparaît comme une miniature en comparaison. Bon, le Nikon avait l’autofocus, et rien que ça…
Mais l’OM-4 n’est pas sans présenter quelques défauts :
– Viseur au relief d’œil trop faible pour le porteur de lunettes que je suis, comme toute la série des boîtiers OM, d’ailleurs. On est condamné à devoir balayer le regard pour distinguer les quatre coins de l’image, qu’on ne voit jamais d’un seul tenant. Je me suis trimballé des années avec des lunettes dont le verre était tout rayé à l’endroit du contact avec le rebord du viseur. Ce handicap m’avait conduit à porter des lentilles de contact, jusqu’à ce que je ne les supporte plus.
– Vitesse de synchro-flash notoirement trop basse (à 1/60e), interdisant le flash de jour, et qui plus est, impossible de conserver la TTL en vitesse manuelle (si l’on veut choisir une vitesse plus basse). Cela m’a souvent gêné en macro. Bon, évidemment, sans flash, pas de souci, l’obtu monte au 2000e, et je n’ai jamais eu besoin de chercher si haut.
– Electronique défectueuse qui entraîne un drainage des piles. En clair : il use ses piles même éteint. Vous mettez des piles neuves dans le bazar, vous l’oubliez dans un coin pendant une période, et quand vous voulez l’utiliser, il est en rade… Ce défaut s’est heureusement manifesté quasiment au moment où j’avais décidé de le remplacer par du Nikon. Aujourd’hui, ce n’est pas vraiment un problème, vu la fréquence ridicule d’emploi. Si c’est juste pour griller un seul film de loin en loin, il suffit de mettre des piles neuves, et c’est tout. L’appareil tient un bon mois avant que l’énergie ne fasse défaut, ce qui suffit amplement.
Pour ce dernier trip, j’ai choisi d’emporter ma trilogie d’optiques préférée en OM :
– Zuiko 21 mm f/3,5. Une focale que j’ai toujours adorée. Hélas, ce Zuiko n’est pas exempt de défauts : fort vignettage et angles mous affectés d’aberrations chromatiques. Heureusement, ces soucis s’atténuent en diaphragmant, mais il faut fermer jusqu’à f/8 pour les rendre acceptables (et f/11 est préférable). Un peu de distorsion aussi, pas catastrophique cependant… En contrepartie, l’objectif bénéficie d’un piqué superbe au centre, avec un très bon contraste, ce qui rattrape beaucoup. Au final, les images sont vraiment d’un beau niveau. Pour l’anecdote, c’est ce caillou qui m’a incité à passer chez Nikon, frustré que j’étais de ne pas pouvoir faire de photos nocturnes au 21 mm (f/3,5 inutilisable à cause du vignettage caricatural).
– Zuiko 50 mm f/1,8. Le grand classique sans histoires. Comme tous les 50 mm, il est très moyen à 1,8, mais devient bon dès 2,8, très bon à 4 et excellent ensuite. Contraste exceptionnel, pas de distorsion, pas de vignettage dès 2,8. Dès qu’on évite la pleine ouverture, on est toujours certain d’avoir l’image impeccable. La valeur sûre, quoi.
– Zuiko 135 mm f/2,8. Un très bon petit télé à l’ancienne, aux performances très satisfaisantes. Pas de vrai point faible, du moment qu’on évite la pleine ouverture. C’est déjà bon à f/4, et ça s’améliore jusqu’à 8 (très bon sur tout le champ). Je l’utilise à 8 par défaut, sauf si je veux une faible PDC.
A l’usage, j’ai un peu regretté de n’avoir pas pris le Zuiko 28 mm f/2,8 en lieu et place du 21 mm. J’ai souvent été gêné par le champ trop large du 21, c’est pourquoi, dans les dernières images, j’ai opté pour ce 28, qui est de plus une excellente optique (superbe piqué homogène, et utilisable à 2,8, ce qui est rare). Pratiquement au niveau du Nikon AF-D, ce qui n’est pas un mince exploit, surtout compte tenu du fait que le Zuiko est 30% plus petit !
Ayant donc prévu un développement croisé, j’ai choisi de surexposer le film en le réglant pour 64 ISO. C’est souvent ce qui est conseillé en développement cross : les ombres se bouchant excessivement, il vaut mieux surexposer, car il y a plus de marge dans les hautes lumières.
Mais en découvrant le film sorti du labo (confié à Négatif+, que je conseille), j’ai compris que c’était une mauvaise idée. Les images sont globalement massivement surexposées. Au point d’arriver à une quasi opacité dans les HL sur certaines vues. Et pour autant, les ombres restent très légères. Je vous conseille donc vivement d’exposer normalement, soit 100 ISO. Ce sera toujours dense, mais sans souci. Et, pour des photos importantes, un peu de bracketting est une option prudente.
Heureusement, ma méthode de numérisation fait appel à la repro avec APN et objectif macro, capable d’aller fouiller sans problème dans les zones très denses, ce dont serait incapable un scanner. Ceci va permettre d’entièrement rattraper le problème. Je n’ai cependant pas pu éviter un côté parfois baveux de certaines plages très denses côtoyant des zones transparentes : une conséquence d’un léger flare de l’optique de repro en raison de l’énorme écart de contraste. Mais en définitive, compte tenu du rendu de toute façon déjanté, ce n’est pas incongru.
En brut, les fichiers présentent une forte dominante verte. Des soucis de ce genre, on y a systématiquement droit en cross, et je m’étonne que quasi personne ne cherche à corriger cela. On voit partout sur Flickr ou ailleurs des vues toutes magenta, vertes, ou mauves, dès lors qu’il s’agit d’images issues de développement croisé. C’est complètement idiot et ça n’a aucun intérêt. Il faut bien sûr s’efforcer de compenser ce défaut, mais pas nécessairement en recherchant une vraie neutralité. Tout est bien sûr affaire de goût en la matière, et j’ai pour ma part choisi de conférer un aspect chaud à mes fichiers, dans le respect de l’E100 VS (naturellement chaude et saturée).
A gauche : rendu brut après inversion. Forte dominante verte, HL cramées. A droite : après correction. Image réalisée au 21 mm à f/11.
Les photos ont été prises en Drôme, sans prétention, durant quelques jours de vacances. Vous reconnaîtrez sur quelques vues la visite du musée de l’aviation de Montélimar. Un endroit génial pour tous ceux que le sujet intéresse.
C'est déjà la fin du texte...
Ca y est, la page est définitivement tournée. Plus jamais je ne grillerai d’E100 VS. Je regretterai son rendu typé, même si bien sûr, en cross, je n’en ai pas profité. Mais je suis satisfait d’avoir choisi l’option « développement croisé ». Certaines images me plaisent particulièrement, et ont de la personnalité, ce qui m’arrange bien : rien de tel pour masquer le manque de talent sous le tapis !
