J'ai refait le Point de Vue du Gras

Ou : Comment pratiquer l'héliographie aujourd'hui

Partie 2

L'héliographie de nature morte

Fort de ce succès, je passe sans plus attendre à la prochaine étape, à savoir : tenter une prise de vue de nature morte. J’y tiens particulièrement, car c’est plus intéressant que d’immortaliser la vue de ma fenêtre, et surtout c’est quelque chose qui, à ma connaissance, n’a jamais été tenté auparavant. Ni Niépce, ni Daguerre, ni même JL Marignier n’ont jamais essayé de réaliser une nature morte en héliographie.

J’ai vite identifié la raison :  C’est quasiment impossible à réussir. Il faut en effet réunir les conditions suivantes :

  • Trouver un lieu permettant de protéger la chambre et le sujet à photographier des intempéries et des vols.
  • Cet emplacement doit permettre un ensoleillement maximum, sans vitres (qui filtrent les UV). Donc, pas de véranda ni de fenêtre.
  • Le sujet doit pouvoir être extrêmement stable, pour rester parfaitement immobile tout en étant soumis au vent, à la chaleur, aux variations de températures, à la lumière. Ceci durant de nombreuses semaines (car n’imaginez pas réussir du premier coup). Cette contrainte réduit énormément les sujets possibles. On oublie le joli bouquet de fleurs…
  • Le sujet doit être assez grand pour éviter de se retrouver à photographier en trop gros plan (perte de lumière importante à cause du tirage optique en format 4X5, ce qui handicape le temps de pose).
  • Le sujet doit pouvoir se composer pas trop en profondeur, car on est coincé à 2,8, et la zone de netteté est ridicule. Heureusement, il est tout de même possible d’utiliser la bascule arrière pour optimiser le plan de netteté. Petit point positif : cette fois-ci, l’optique couvre le format jusque dans les coins, à cause du tirage augmenté.
  • Un bon contraste entre le sujet et le fond est de mise, afin d’augmenter la lisibilité.

Après de nombreuses réflexions, et faute de bienfaiteur, j’ai fini par me décider à utiliser simplement mon balcon comme studio. Il présente l’avantage d’être ensoleillé durant plusieurs heures (mais pas plus de 4h par jour), d’être à l’abri des intempéries et des voleurs, et de permettre d’oublier le tout pendant des jours sans inconvénient.

Mon studio en plein air. La chambre est protégée de la poussière et du soleil par un tissu blanc. Qui a pour fonction secondaire de rendre l’appareil difficile à identifier de la rue.

J’avais eu tout d’abord pour projet de photographier une paire de baskets, avec des roses séchées. J’assume entièrement la responsabilité de ce choix artistique incongru…

J’ai commencé par choisir un fond de teinte bleue (l’héliographie est sensible surtout au bleu). Mes baskets sont bleues également. Les roses, elles, sont rouges, et vont ressortir noires. Je bourre les pompes d’objets lourds afin de les stabiliser. Je fixe les roses à la patafix. Je cale solidement le fond, le réflecteur (un carton plume) avec des pinces et des trépieds. Le but est de rendre tout ça le plus stable possible, malgré le vent.

J’ai eu un mal de chien à cadrer et à optimiser le point. A 2,8, la PDC est ridicule. Avec le cadrage choisi, l’indice de soufflet m’indique une perte de deux tiers de diaph.

Je m’attends donc à une pose de 7 jours. L’héliographie est une école de patience…

Je prie pour que la météo soit favorable, et je lance la pose, donc 7 jours.

Je développe… Et là, c’est le drame. Image fortement surexposée : elle arrive au bout d’un temps considérablement long, et au rincage, d’énormes lambeaux collants viennent tout gâcher. Je fulmine, mais je ne me décourage pas…

De plus, je constate que l’image est floue : elle souffre d’un flou de bougé, à cause des mouvements créés par le support bleu, qui se tuilait sous l’action de la chaleur du soleil! Et la nuit, il se tuilait dans l’autre sens avec la fraîcheur…

De gauche à droite : Résultat de la plaque d’essai en 24X36, deux vues montrant une tentative de redéveloppement ultérieur de la même plaque. Et pour finir : voici ce que donne le bitume une fois qu’il s’est complètement dissous.

Nouvel essai, mais j’abandonne l’idée des Converse. Place aux couverts en argent. Ca me paraît bien : c’est lourd, stable, résistant… C’est blanc. Pour le support, je vire le fond bleu instable et moche, et j’emploie un simple panneau de bois aggloméré, en espérant qu’il ne bougera pas. 

Pas encore l’idée du siècle, mais je fais avec les moyens du bord.

Par prudence, je double le shoot avec un second appareil de petit format 24X36, dans lequel j’ai inséré une mini plaque héliographique (préparée en même temps que la grande en 4X5). Cela va me permettre de faire un développement test. Le but est de réduire les risques d’échec complet. Cette petite plaque est exposée derrière un 50 mm fermé à F4 (ce qui correspond quasiment au diaph 2,8 du 4X5, majoré des deux tiers de diaph de perte de lumière).

J’estime la pose à 4 jours et demi. Au bout de ce temps, je développe la petite plaque. L’image vient très bien, le développement est bon, et c’est la première fois que j’obtiens une image lisible de nature morte. 

Mine de rien, c’est la première image réussie de nature morte en héliographie de toute l’histoire de la photo!

Première héliographie directe de nature morte de toute l’histoire de la photo. Hélas, un léger flou de bougé est venu compromettre la netteté. Un esprit malicieux (ou bien est-ce moi?) a donné un petit coup au passage sur le trépied durant la pose de 4 jours et demi… C’est juste pour éviter le succès complet, trop facile! 

A gauche : l’héliographie inversée et en positif. Au centre et à droite : deux vues de la mise en place.

Je développe alors la grande plaque dans la foulée. A ma terrible surprise, elle est tellement sous-ex qu’elle disparaît. Même pas de quoi en garder un souvenir. Je ne peux rien en tirer. Je me dis qu’il est finalement trompeur de vouloir faire un test en 24X36 : on n’obtient pas tout-à-fait les mêmes images.

Vont s’ensuivre de nombreuses tentatives sur cette nature morte, et je vais m’y épuiser :

– Pose de 4 jours. Image surexposée.

– Pose de 4 jours à nouveau. Mais la météo était moins favorable. Surexposée quand même. 

– Pose de 3 jours : Complètement sous-exposée. L’image fond au bout de 5 secondes! Encore la météo.

– Pose 5 jours et demi : Surexposée, mais un peu regardable.

Tous ces échecs sont à imputer au temps (qu’il fait) : dès que des nuages entrent dans la danse, il est impossible de savoir où on en est. Par ailleurs, le bitume change de sensibilité d’une plaque à l’autre, en raison de son vieillissement, et de son changement de viscosité. Car plus on prélève de produit, plus le mélange s’épaissit. Ce paramètre joue sur l’épaisseur de la couche, qui est plus longue à être insolée. Au bout d’un moment, il faut refaire un nouveau mélange. Et la première plaque est généralement trop légère (bitume trop liquide, et trop dilué, donc trop fin). C’est une nouvelle source d’échec.

Après ce dernier essai, j’abandonne : le temps est devenu trop instable, la saison a trop progressé (on est mi-septembre). Mais ces raisons sont des prétextes! En réalité, je me suis épuisé à essuyer tous ces échecs. Je décide de faire une pause hivernale, le temps de réfléchir à une nouvelle stratégie, et de trouver un sujet plus intéressant.

 Rendez-vous au prochain printemps, pour la suite de l’aventure!

Les deux dernières plaques de la série. Celle de gauche a encore un flou de bougé (je suis maudit). Celle de droite, l’ultime, est nette, mais surexposée : petits points blancs caractéristiques.

La même chose, inversée et redressée numériquement.

Quelques considérations…

Au fil des expériences, j’ai fini par tirer plusieurs conclusions :

– Il est impossible d’anticiper le succès ou l’échec d’une plaque, principalement en raison de la météo. Il y a bien sûr les nuages qui faussent le calcul, mais aussi parce qu’on ne peut pas facilement transposer les résultats de la plaque précédente pour la suivante. Simplement en raison du délai de plusieurs jours entre les deux, faisant progresser la saison dans l’intervalle : le soleil arrive sur la plaque plus tôt ou plus tard.

Pour éviter cet écueil, le mieux est de se passer du soleil. Jean-Louis Marignier se sert d’un projecteur de diapositives. Il projette simplement une diapo sur la plaque. Hélas, ce n’est pas une vraie prise de vue d’après nature. C’est plutôt de l’ordre de la copie par contact. Mais il a quand même réussi de véritables points de vue d’après nature (des vues de son balcon), avec les mêmes problématiques que moi.

Pour rester dans une authentique prise de vue, il faut disposer d’un studio équipé en lumières LED très puissantes, riches en UV (éclairage de vidéo ou de cinéma moderne). De cette façon, on profite d’un éclairage contrôlé et constant, ce qui augmente considérablement les chances de succès.

Mais cette solution apporte des contraintes matérielles : il faut pouvoir disposer d’un local sécurisé et équipé du courant durant une longue période, et surtout, de ne pas craindre de laisser tout l’éclairage en fonctionnement durant des jours ou des semaines d’affilée (le temps de réaliser tous les essais jusqu’au succès). Par ailleurs, le coût d’électricité induit est loin d’être négligeable, surtout en ce moment… S’attendre également à sacrifier le matériel : Les LED ont une durée de vie limitée, et leur potentiel va être réduit fortement après vos expériences. Ne pas avoir peur non plus des risques d’incendie…

Bien que possédant l’éclairage adéquat, je n’ai pas osé franchir le pas, pour toutes les raisons invoquées ci-dessus.

– La sensibilité de la plaque varie d’un exemplaire à l’autre. En raison du vieillissement du bitume dans son pot, mais aussi de par les variations d’épaisseur d’un étalement à l’autre. Cela influe sur son comportement durant le dépouillement.

– Le développement pose un sérieux problème. On peut très bien avoir réussi une exposition parfaite, mais la ruiner lors du dépouillement, simplement pour l’avoir sorti trop tôt ou trop tard du bain de térébenthine. Niépce préconisait de diluer l’agent dépouilleur pour ralentir son action (pour lui, de l’huile essentielle de lavande diluée dans de l’huile de pétrole blanche). N’ayant pas essayé l’huile essentielle de lavande (pour des raisons budgétaires : 200 Euros le litre), mais la térébenthine (préconisée par Marignier), je ne peux pas savoir comment le mélange de Niépce fonctionne. 

Ce que je sais, c’est que la térébenthine se dilue bien dans le pétrole, et que ça fonctionne, mais si la dilution est trop forte et que l’image est surexposée, il ne se passe rien (même après une nuit entière). Si c’est le cas, on augmente peu à peu la concentration en térébenthine dans le mélange, jusqu’à ce que l’image arrive.

Seule image réussie avec le pinceau.

Avec cette méthode (dépouillement très lent), je suis parvenu exceptionnellement à un résultat fantastique en utilisant un pinceau très doux en poil de martre que je balayais très délicatement sur la surface de bitume pendant le développement. Le pinceau enlève les couches ramollies (en détachant tous les lambeaux qui altèrent la qualité du rendu) et livre une image nette et nuancée. Hélas, je ne suis parvenu qu’une seule fois à ce résultat.

Si l’image est un tant soit peu sous-exposée, le pinceau attaque trop brutalement la couche et laisse de grosses traces de pinceau. Si elle est surexposée, ça peut marcher, mais c’est de toute façon aléatoire. Donc, le coup du pinceau, c’est quitte ou double.

A cause de ces risques, j’ai assez vite laissé tomber le pinceau, tout en ayant été plusieurs fois très tenté de le ressortir…

Finalement, j’utilise de la térébenthine pure (comme conseillé par Marignier), et j’ai fini par découvrir une méthode qui change tout :

Le problème vient de la difficulté à évaluer le moment idéal où rincer la plaque. Car il y a une grande différence de rendu entre l’image qui apparaît dans le bain et l’image une fois rincée. 

Si on rince trop tôt, l’eau ne parvient pas à enlever tout le bitume en surplus, et par ailleurs, ce bitume rendu mobile par le courant d’eau se met à rester accroché aux moindres aspérités de l’image. Occasionnant de grosses traces de matière qui restent solidement accrochées, voire carrément des plaques. Cela ruine l’image.

Si on rince trop tard (en gros quand l’image devient belle dans le bain), l’eau fait partir toute l’image, sauf les plus hautes lumières. Même désolation finale.

La solution est la suivante : il faut procéder par itérations. Plonger la plaque dans le bain, et dès le tout début de l’apparition de l’image, la rincer immédiatement. Normalement, à ce stade, l’image n’a pas pu venir comme il faut (développement trop court). Mais au moins, si l’image est très sous-exposée, on l’a retirée suffisamment vite du bain pour éviter la catastrophe. Puis, avec une poire soufflante, évacuer le plus de gouttes d’eau possible de la plaque. Sécher le verso avec un linge.

Puis, replonger la plaque dans le bain, pour quelques secondes de plus. Il est important qu’il reste le moins d’eau possible sur la plaque pour ne pas polluer la térébenthine. La ressortir et la rincer.

A chaque étape de rincage, un peu plus de bitume s’enlève, dévoilant l’image. Vers la fin, il faut vraiment ne laisser la plaque dans la térébenthine qu’une ou deux secondes! Recommencer le processus jusqu’à satisfaction. Le tout est de ne pas aller trop loin…

Bon, je n’ai réussi qu’une seule fois ce type de développement (sur la dernière plaque des couverts). Il me faudra continuer les tentatives pour savoir si ça fonctionne vraiment.

Tristan da Cunha

Photographe professionnel, spécialisé depuis 20 ans dans la prise de vue culinaire et tous les défis techniques.

Mais pas seulement…

reseaux sociaux

Me contacter