Une expérience exceptionnelle.

Exceptionnelle, oui, car bien peu depuis le XIXe siècle ont réalisé l’expérience que je vais vous décrire. A fortiori, en découvrir le résultat.

Lorsque Daguerre, après la mort de Niépce, se mit à utiliser l’iode comme agent photosensible sur une plaque de cuivre argentée, il parvenait à obtenir des images, mais n’étant pas fixées, elles ne pouvaient être observées au grand jour, l’iode restant toujours actif.

Les temps de pose étaient par ailleurs extrêmement longs, ce qui encouragea Daguerre à trouver un moyen de les raccourcir, et de résoudre le problème de fixer les images.

Il découvrit fortuitement que les vapeurs de mercure, en se déposant sur les parties de l’iode qui avaient reçu de la lumière, avaient la propriété de faire apparaître une image sur une plaque insuffisamment exposée (au point qu’aucune image n’était visible au préalable).

Cette avancée majeure permit de raccourcir spectaculairement les temps de pose. Il suffisait désormais d’exposer les plaques quelques minutes pour amorcer un processus invisible, mais bien réel, et de finaliser l’apparition de l’image dans un second temps, après la prise de vue.

Le souci du fixage fut résolu conséquemment à la découverte du mercure. Comme l’image était désormais constituée de microscopiques gouttelettes de mercure, il suffisait de trouver le moyen de dissoudre l’iode (sans toucher au mercure) pour rendre les plaques permanentes. Daguerre découvrit que plonger les plaques dans une eau chaude saturée de sel de cuisine permettait d’atteindre ce but. Dès lors, le procédé fut au point.

Quand j’avais fini d’exposer mes plaques, et avant de les soumettre aux vapeurs de mercure, j’avais remarqué que certaines très hautes lumières (ciels, reflets spéculaires) avaient tendance à être spontanément visibles. C’est alors que je me suis rappelé les expériences de Daguerre et Niépce. 

J’ai donc tenté d’obtenir une image, par la seule action de la lumière sur l’iode, visible sans développement. J’ai iodé normalement une plaque, et ai choisi un jour sans nuage pour lancer l’opération. J’ai chargé un châssis, l’ai mis dans l’appareil, et, l’objectif à pleine ouverture (300mm à F-5,6), l’ai braqué sur la vue de mon balcon.

Je savais que le temps de pose allait être de plusieurs heures, mais combien? Au bout de deux, j’ai retiré le châssis pour observer le résultat dans la pénombre. L’image était bien là, mais un peu légère! J’ai donc remis le châssis en place, et ai prolongé l’exposition pour deux heures de plus.

Le temps de pose cumulé a donc été de quatre heures. Le résultat est sous vos yeux. Malheureusement, l’image apparaît dédoublée, conséquence de la manipulation vérificatrice. Ce n’est pas grave, car elle m’a fait découvrir plusieurs éléments que j’avais déjà devinés sans en avoir la preuve :

– L’iode seul permet d’obtenir une image spontanément, sans avoir recours à d’autres substances.

– Cette image est d’une très grande qualité, avec bien plus de nuances et de dynamique qu’avec le mercure. Elle démontre combien ce dernier fait perdre des détails. J’avais du reste déjà connu la vision frustrante des plaques un peu trop surexposées quand elles sortaient du mercure (et avant fixage) : elles étaient magnifiques, pleines de détails (il semble que le mercure fasse ressortir l’image à l’iode, c’est pourquoi celle-ci devient visible). Mais, dans le bain de fixage, tout disparaissait! Car le mercure ne se fixe quasi pas sur les zones trop bien « montées », ou trop subtiles.

– Les plaques développées au mercure ne sont finalement qu’une pâle copie de ce que l’iode avait enregistré. Un peu comme lorsque l’on photocopie un beau tirage noir et blanc. Il ne reste plus grand-chose des nuances de l’original.

A noter que l’image, dès lors que l’on prend la précaution de la stocker dans le noir et dans un sac étanche, est étonnamment stable. Trois ans après, elle est encore parfaitement lisible.

Il faudra que je la reconduise, maintenant que je connais le bon temps de pose, pour conserver une plaque bien nette.

Nouvelle tentative.

Un peu frustré par le résultat mitigé ci-dessus, j’ai renouvelé l’expérience en juin 2022.

Nouvelle plaque, mais pour la sensibilisation, par sécurité, je n’ai pas voulu sortir les cristaux d’iode toxiques de leur bocal. Je me suis donc contenté d’enfermer la plaque dans ma boîte à iode, déjà imprégnée de cette substance remontant à l’époque glorieuse. Mais comme cette époque date déjà d’il y a quelques années, il ne restait plus grand-chose pour obtenir un effet rapidement. Au bout d’une heure dans la boîte, la plaque n’avait toujours pas changé de couleur! Je l’ai donc laissée toute une nuit…

Le lendemain, je m’aperçois que l’iode a fait son office, la plaque a une teinte bleue -rose, surtout au centre. Je comprends que la couche d’iodure d’argent est plus épaisse que d’habitude. On verra plus loin l’effet inattendu que cela va donner.

Je l’expose au plein soleil du matin de mi-juin, durant 4 heures de 9h00 à 13h00. Objectif de 150 mm à F-5,6.

A l’ouverture du châssis, je constate avec soulagement la présence de l’image. Mais chose curieuse, elle se présente en positif! Sans doute une conséquence de l’épaisseur excessive de la couche d’iodure d’argent (hypothèse renforcée par la présence d’un résidu d’image négative sur les bords de la plaque, dû à la couche moins épaisse à cet endroit). Sans doute Daguerre a probablement connu comme moi ce phénomène (solarisation?) et a dû être frustré de parvenir à obtenir une image parfaite sans pouvoir jamais la fixer!

La qualité de cette image, pourtant réalisée de façon brouillonne, est étonnante, et si j’avais osé ressortir mes cristaux d’iode, j’aurais sans doute obtenu une très belle plaque négative.

Plaque à observer dans la pénombre d’un éclairage tungstène!


Tristan da Cunha

Photographe professionnel, spécialisé depuis 20 ans dans la prise de vue culinaire et tous les défis techniques.

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